
Sous la direction de : Sophie Duchesne
Co-directrice : Nadia MarzoukiMembres du jury :
- Mme Duchesne Sophie, Directrice de recherche, Université de Bordeaux, Directrice de thèse
- Mme Marzouki Nadia, Chargée de recherche, Sciences Po Paris, Co-directrice de thèse
- M. Roy Olivier, Professeur, Robert Schuman Center for Advanced Studies à l'institut Universitaire Européen, Rapporteur
- Mme Hamidi Camille, Professeure, Université Lumière Science politique à Lyon II Lumières, Rapporteure
- Mme Galonnier Juliette, Associate Professor, Sciences Po Paris, Examinatrice
- M. Itçaina Xabier, Directeur de recherche au CNRS, HDR, CED, Sciences Po Bordeaux, Examinateur et président
Résumé : Cette thèse de science politique analyse la pédagogie de la laïcité et des valeurs républicaines telle qu’elle est mise en œuvre auprès des femmes primo-migrantes musulmanes en France.
Elle s’appuie sur une enquête ethnographique multi-située réalisée entre 2020 et 2023 dans trois associations d’aide aux migrant·e·s dans une ville française.
Ce travail s’inscrit dans le contexte des politiques d’intégration en France, notamment à travers les dispositifs de formation civique et linguistique destinés aux personnes nouvellement arrivées. Ces dispositifs visent à transmettre les principes de la République, en particulier la laïcité, et conditionnent en partie l’accès aux droits et à la stabilité administrative. La thèse interroge ainsi la manière dont ces normes sont enseignées, comprises et vécues par les femmes concernées.
Face à l’accès restreint aux dispositifs officiels de formation civique et linguistique, l’enquête s’est orientée vers trois associations d’accueil où les femmes primo-migrantes musulmanes sont quotidiennement présentes. Une présence prolongée sur le terrain, combinant observation participante, échanges informels et entretiens semi-directifs avec les professionnelles, les bénévoles et les migrantes, a permis de suivre de près la façon dont les normes de laïcité et de citoyenneté sont appropriées, discutées et transformées dans la pratique. Bien que ces structures ne soient pas des opérateurs directs des politiques étatiques, elles évoluent dans un environnement façonné par les exigences d’intégration, offrant ainsi une fenêtre unique sur la circulation et la réinterprétation des valeurs républicaines dans les interactions ordinaires.
Les associations se trouvent donc dans une position paradoxale : elles sont guidées par une éthique d’accueil et de solidarité, mais sont simultanément sollicitées pour relayer, parfois indirectement, les exigences du dispositif d’intégration de l’État. Cette double contrainte génère des tensions professionnelles et conduit à des ajustements continus ; les acteurs ne se contentent pas d’appliquer les règles, ils les adaptent, les expliquent et, lorsque nécessaire, les atténuent afin de répondre aux besoins concrets des femmes. La pédagogie de la laïcité telle qu’elle est mise en œuvre repose majoritairement sur des contenus standardisés, peu sensibles aux trajectoires individuelles. Les écarts entre ce qui est attendu et ce qui est vécu engendrent incompréhensions et malentendus, compliquant l’accès aux droits, à l’emploi, à la formation ou au logement, non pas à cause d’un refus d’intégration, mais en raison de contraintes sociales, administratives et linguistiques.
Cependant, les femmes musulmanes rencontrées ne se réduisent pas à une position passive. L’enquête met en évidence leur capacité à s’approprier, interpréter et parfois détourner les normes qui leur sont adressées. Elles mobilisent différentes ressources, sociales, linguistiques et religieuses pour faire face aux situations qu’elles rencontrent. La foi, en particulier, apparaît dans de nombreux cas comme un appui moral, un repère ou une source de stabilité, sans pour autant empêcher des formes d’adaptation ou de négociation avec les attentes institutionnelles. Ainsi, plutôt que d’opposer intégration et résistance, la thèse met en lumière des pratiques situées, faites d’ajustements, de compromis et de stratégies. Elle montre que les femmes primo-migrantes musulmanes élaborent des manières propres d’habiter les cadres qui leur sont proposés, en fonction de leurs contraintes et de leurs objectifs.
En croisant l’analyse des politiques publiques, des pratiques associatives et des expériences vécues, cette recherche propose de déplacer le regard sur l’intégration. Elle invite à ne pas considérer les personnes migrantes uniquement à partir de ce qui leur manquerait, mais à partir de ce qu’elles font concrètement pour construire leur place dans la société.