Alina Surubaru soutiendra son HDR :
Le dossier est composé de trois volumes:
Volume 1: "Enquête et certitudes. Le souci de la preuve" (synthèse du parcours scientifique)
Volume 2: "Faire voler l'État. La genèse du marché de la maintenance en condition opérationnelle des aéronefs militaires en France" (1990-2000) (mémoire original)
Volume 3: Recueil de travaux
Le jury sera composé de:
- Mathilde Bourrier, professeure ordinaire, IRS, Université de Genève (rapportrice)
- Catherine Comet, professeure, CRESPPA, Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis
- Jérôme Denis, professeur, CSI, Mines Paris - PSL (rapporteur)
- Claire Lemercier, directrice de recherche CNRS, CSO, Sciences Po Paris (garante et rapportrice)
- Antoine Vauchez, directeur de recherche CNRS, CESSP, Université de Paris 1
- Christophe Wasinski, professeur, REPI, Université Libre de Bruxelles
Résumé du mémoire original
Ce mémoire analyse la transformation du maintien en condition opérationnelle (MCO) des aéronefs militaires en France, à partir de la fin des années 1990. Il montre comment des activités jusque-là traitées séparément (fourniture de pièces, réparation, assistance technique, logistique) ont progressivement été regroupées et redéfinies comme un service intégré, associé à des engagements de performance et de disponibilité. Cette évolution, que le mémoire appréhende à travers la notion de servitization, ne résulte pas simplement d’une stratégie d’externalisation ou d’une volonté des industriels d’étendre leur marché. Elle se construit au fil de réformes administratives et de négociations entre les armées, la DGA, les organismes chargés du MCO et les entreprises de l’armement. L’enquête repose sur une ethnographie multi-située de longue durée, menée entre 2015 et 2025, combinant entretiens, observations et analyse d’une importante documentation, notamment des archives et documents contractuels. Des accords de confidentialité ont permis d’accéder à plusieurs organisations de ce milieu et d’observer certaines activités au plus près de leur déroulement. Cette démarche permet de suivre les négociations non seulement entre l’État et les entreprises, mais aussi à l’intérieur de chacune de ces organisations, traversées par des conceptions du métier et des stratégies parfois divergentes.
Les cinq chapitres reconstituent différentes étapes de cette transformation. Les premiers contrats rémunérés à l’heure de vol, expérimentés par la DGA à la fin des années 1990, introduisent une logique de résultat sans immédiatement bouleverser les pratiques existantes. La création de la SIMMAD en 2000 contribue ensuite à faire de la « disponibilité » un indicateur central de la performance du MCO, tout en suscitant des conflits autour de la centralisation des ressources et des savoirs. À partir de 2005, la Mission de modernisation du MCO aéronautique devient un espace de négociation de la frontière entre activités publiques et privées. Le mémoire montre ensuite comment l’État cherche à préserver ses marges de manoeuvre face aux grands groupes industriels, notamment grâce au SIAé et à la mise en concurrence, avec des résultats ambivalents : des dispositifs conçus pour limiter la dépendance peuvent finalement renforcer la position des acteurs dominants. Enfin, l’étude de deux projets d’innovation numérique au sein d’un grand groupe de l’armement montre que l’extension vers les services suppose à la fois de faire exister un « besoin » chez le client militaire et de parvenir à construire une offre cohérente au sein de l’entreprise.
L’un des principaux résultats du mémoire est de montrer que le contrat ne se contente pas d’enregistrer une transformation préexistante du marché : il contribue à la produire. La conception, la négociation et la mise à l’épreuve des contrats définissent progressivement ce qui peut être vendu comme un service, la manière dont la performance doit être mesurée et la répartition des responsabilités entre acteurs publics et privés. Le contrat est donc analysé comme un artefact social au sens de Suchman. En circulant d’une transaction à l’autre, certaines formes contractuelles stabilisent temporairement des relations marquées par des intérêts divergents et contribuent à organiser durablement le secteur. Plus largement, le mémoire propose une lecture sociologique du complexe militaro-industriel qui ne le réduit ni à la proximité sociale entre élites militaires et industrielles, ni à la domination des industriels sur l’État. Les décisions sont le produit de rapports de force, de rivalités bureaucratiques, d’alliances temporaires et de compromis toujours susceptibles d’être remis en cause. Les entreprises elles-mêmes ne constituent pas des acteurs unifiés. L’autonomie de l’État ne s’oppose donc pas simplement à sa dépendance envers le secteur privé. Elle se construit à l’intérieur même de relations d’interdépendance avec les industriels. En ce sens, le mémoire montre que la transformation du MCO en marché de services est moins le résultat d’un projet politique que celui d’un processus historique tâtonnant, fait de conflits organisationnels et d’ajustements successifs. C’est précisément à travers ces négociations que se redéfinissent, dans la durée, les frontières entre la sphère publique et les intérêts privés.
21 octobre 2026 à 14 h à Sciences Po (1 Place St Thomas d'Aquin, Paris, 75007, salle K011)
Pour assister à la soutenance, suivre ce lien