Magali Della Sudda, Directrice de recherche CNRS au Centre Émile Durkheim est spécialiste des mobilisations. Sa thèse montre comment l’Église catholique a fait entrer les femmes conservatrices dans la civilisation électorale en France et en Italie. Elle a coordonné l’enquête auprès des Gilets jaunes (ANR GILETSJAUNES) et le projet « Doléances » (2025-2028). Parmi ses publications, Les Nouvelles femmes de droite, éclaire le militantisme de femmes dans les droites radicales. Elle a reçu la Médaille de la médiation scientifique du CNRS pour le projet Doléances. En savoir +
Elisabeth Godefroy est doctorante en science politique au Centre Émile Durkheim, ATER à Sciences Po Bordeaux et membre du projet ANR "Gilets jaunes : approches pluridisciplinaires des mobilisations et politisations populaires". A partir d'une enquête de terrain menée auprès des participant·es mobilisé·es à Paris, sa thèse éclaire les processus de politisation du mouvement et par le mouvement des Gilets jaunes.
Le 30 septembre 2025, à l'occasion d'un Café recherche à Sciences Po Bordeaux sur le thème : Retour sur les récentes mobilisations sociales et perspectives

Qu’est ce qui caractérise, selon vous, les récents mouvements sociaux : des Gilets jaunes au mouvement plus récent « bloquons tout » ? S’inscrivent-ils dans la même lignée dans leurs modes d’organisation et de mise en œuvre ?
Les récents mouvements sociaux partagent plusieurs caractéristiques. Sur le plan du projet politique ils combinent des revendications d’égalité socio-économique ou territoriale, des aspirations démocratiques et des demandes écologiques. En termes de modes d’action, ces contestations émergent bien souvent sur les réseaux sociaux, qui sont un vecteur de revendication et un support de mobilisation. Elles se déclinent ensuite dans la rue et d’autres espaces géographiques avec des actions variées : manifestations, blocages, occupations, performances artistiques mais aussi mise en culture de jardins ou de potagers dans le cas des Gilets jaunes ou de certaines contestations contre des projets d’aménagement.
Du point de vue de leur organisation, ils naissent en dehors des organisations de mouvement social, des partis ou des syndicats. On relève également un refus des « chefs », une remise en question de l’autorité exercée par des « leaders ». Pour autant, on peut considérer que d’autres réseaux favorisent et maintiennent l’engagement et que l’autorité serait davantage partagée que refusée – à l’instar de ce qui fut observé dans le mouvement des parapluies à Hong-Kong, dans les mouvements autogérés comme Occupy Wallstreet.
"Les contestations émergent bien souvent sur les réseaux sociaux, qui sont un vecteur de revendication et un support de mobilisation
Quelles sont les revendications de ces mouvements et que traduisent-elles ?
Les revendications que nous avons évoquées traduisent une difficulté, pour ne pas dire une incapacité, des élites politiques à représenter de manière substantive et descriptive leurs concitoyennes et concitoyens. Ces contestations sociales et politiques qui traversent les différents secteurs de la société posent la question de la représentation. Les origines sociales des personnes qui gouvernent, ainsi que le fonctionnement des institutions concourent à ce que les décisions publiques soient désajustées au regard des besoins et des attentes de la population. Le cas de la réforme des retraites fut emblématique de cette déconnexion. « Bloquons tout » n’est pas sans lien avec la non prise en compte la majorité parlementaire de gauche issue des élections législatives juin 2024. La nomination consécutive de Premiers ministres issus de partis politiques minoritaires à l’Assemblée a pour conséquence une action publique nationale déconnectée des choix électoraux.
Cette crise de la représentation est-elle vraiment nouvelle ? S’inscrit-elle dans une dynamique plus globale ?
Les institutions démocratiques représentatives ont toujours fait l’objet de critiques. On peut se rappeler de la « crise des affaires » des années 1990, de la contestation de la République lors d’une manifestation massive le 6 février 1934 par des Ligues d’extrême-droite et nationalistes. On peut aussi remonter aux attentats anarchistes de la fin du XIXe siècle… Les institutions démocratiques représentatives ont donc toujours été l’objet de contestations sur leur principe – par les conservateurs et contre-révolutionnaires, mais aussi par les tenant.e.s de la démocratie directe -, et sur leurs usages. A ce titre, notons que dans l’ensemble, et contrairement à ces derniers, les Gilets jaunes ne remettent pas en cause le principe même de la démocratie représentative, mais demandent plutôt à que la représentation soit plus juste.
Ce qui est nouveau c’est peut-être l’articulation étroite entre une critique des institutions telles qu’elles fonctionnent et une demande d’égalité socio-économique, sur fond de crise écologique. On oublie parfois que le « Printemps arabe » qui nait en Tunisie en 2011 s’accompagne aussi de dénonciations des destructions environnementales et de l’activité artisanale liées à l’industrie textile ou à l’extraction de matières premières.

Vous pointez à juste titre que ce qui se passe en France n’est pas isolé pour deux raisons. La première est que nous vivons dans une économie capitaliste mondialisée, cette même cause produisent ainsi les mêmes effets partout dans le monde, du Sud Global aux rues New-Yorkaises. La seconde raison est que ce monde globalisé économiquement est aussi connecté par les réseaux sociaux. On a ainsi vu des Chiliennes et des Chiliens revêtir des Gilets jaunes lors des manifestations, des Gilets jaunes ouvrir des parapluies en solidarité avec le mouvement des parapluies qui prenait place à Hong-Kong de 2019. Des manières de protester se sont aussi diffusées, telles que les occupations de place ou le fait de délibérer dans l’espace public, sur les ronds-points.
Quelles sont les perspectives d’évolution induites par ces mouvements ?
Les mouvements sociaux connaissent souvent une phase d’effervescence, de médiatisation, de participation intense avant une phase d’attrition puis de mise en sommeil ou d’arrêt. Ces phases et ces séquences peuvent être liées aux réponses des autorités politiques : une répression violente peut avoir pour effet de dissuader ou de radicaliser. A l’inverse, l’écoute et la satisfaction des demandes peuvent se traduire par un arrêt de la contestation, qui perd une partie de sa raison d’être, ou par une poursuite pour aller au-delà des revendications initiales.
On a déjà relevé la doléance initiale des Gilets jaunes sur la taxe carbone a été satisfaite. Plus encore, le mouvement a contribué à remettre la question sociale à l’agenda politique. S’en est suivi l’ouverture de droits aux personnes en situation de handicap, par la dé-conjugalisation de l’allocation qui leur est destinée, un meilleur recouvrement des pensions alimentaires pour les mères isolées, et le maintien d’un régime de retraite par répartition. Il a aussi permis d’ouvrir la réflexion sur les conditions d’une transition écologique juste, en mettant en lumière des écologies populaires irréductibles à la politique partisane ou à l’action publique verticale.
On a déjà relevé la doléance initiale des Gilets jaunes sur la taxe carbone a été satisfaite. Plus encore, le mouvement a contribué à remettre la question sociale à l’agenda politique. S’en est suivi l’ouverture de droits aux personnes en situation de handicap, par la dé-conjugalisation de l’allocation qui leur est destinée, un meilleur recouvrement des pensions alimentaires pour les mères isolées, et le maintien d’un régime de retraite par répartition. Il a aussi permis d’ouvrir la réflexion sur les conditions d’une transition écologique juste, en mettant en lumière des écologies populaires irréductibles à la politique partisane ou à l’action publique verticale.
A plus long terme, les Gilets jaunes, leurs succès et leurs limites, constituent un point de repère pour celles et ceux qui souhaitent désormais s’organiser en autonomie des organisations représentatives : c’est ce qu’on a vu dans le mouvement « Bloquons tout ».