
La récente victoire électorale de Donald Trump prouve-t-elle que les citoyens américains se sont droitisés ?
La victoire de Donald Trump est indiscutable (il a même remporté le vote populaire), mais elle est loin d’être massive. Il n’a obtenu que 49.7% des suffrages exprimés. L’écart entre les deux candidats est de 2.3 millions sur 155 millions de voix. De plus, seuls 64% des Américains en droit de voter se sont déplacés. Il faut interroger simultanément les raisons de la victoire de Donald Trump et de la défaite du camp démocrate. Plusieurs modèles du vote calculés bien avant la campagne donnaient les démocrates perdants à partir des grands indicateurs économiques. C’est donc aussi et peut-être d’abord une défaite sur bilan. Ensuite, les valeurs ont joué : Donald Trump a su électriser le segment conservateur de l’électorat américain sur les questions culturelles (trans, LGBT, religion), dans un pays où à peine 21% des citoyens se disent sans religion (50% désormais en France), ça pèse. Inglehart et Norris appellent cela le retour de bâton culturel. Mais, cette aile conservatrice est minoritaire face aux évolutions des valeurs de la société américaine.
Votre hypothèse dans votre livre est que droitisation de la France est un mythe: comment arrivez-vous à cette conclusion-là ?
La réponse est plus compliquée : il n’y a pas droitisation chez les citoyens, que ce soit sur les enjeux socioéconomiques ou sur les questions de société, y compris l’immigration. Cela je l’atteste en travaillant sur les enquêtes et sondages depuis les années 1970. En revanche, il y a indubitablement droitisation du champ médiatique et de certains partis. Il y a donc un paradoxe entre ce que je trouve et les résultats électoraux. Je l’explique d’abord parce que les électeurs et les citoyens divergent, et ensuite parce que les votes ne reflètent pas forcément les valeurs et leurs évolutions.





Comment envisagez-vous les prochaines élections en France ?
D’abord, on ne sait pas quand, de quelle élection il s’agira et même qui en seront les principaux protagonistes, donc difficile de sortir la boule de cristal ! Cependant, on peut tirer des leçons des élections précédentes et ce qui devrait nous alerter c’est ce que j’appelle la « grande démission » civique. On constate une déconnexion face au vote dans les générations nées dans les années 1960 et 70 et encore plus chez les citoyens nés après, particulièrement dans les catégories populaires et même les diplômés du supérieur. C’est une crise du vote pas de la citoyenneté ; elle se porte plutôt bien à travers les associations et les autres manières de participer. Mais du fait des différences générationnelles et sociales d’abstention, les urnes peuvent de moins en moins représenter la volonté des citoyens et là c’est la démocratie elle-même qui est sous pression.
Vincent Tiberj est professeur de sociologie politique à Sciences Po Bordeaux et chercheur au Centre Émile Durkheim depuis 2015. Entre 2002 et 2015 il a été chargé de recherche FNSP à Sciences Po Paris, d’abord au Cevipof puis au Centre d’études européennes. Il a récemment fait paraître aux Puf Citoyens et partis après 2022. Éloignement, fragmentation (en codirection, 2024), Extinction de vote ? (codirigé avec Tristan Haute, « La vie des idées », 2022) et Les citoyens qui viennent (2017). Spécialiste des comportements électoraux et politiques, il fait partie de l’équipe de recherche qui travaille au « baromètre racisme » de la Commission nationale consultative des Droits de l’Homme et a notamment élaboré l’indice longitudinal de tolérance (ILT).