Souveraineté industrielle et transition énergétique : regards croisés France-Québec

Colloque international

Porté par la Chaire TRENT de Sciences Po Bordeaux.
Avec le soutien et la participation du Centre Emile Durkheim, BSE, ETTIS-INRAE, RRI, l’Université de Bordeaux, la Région Nouvelle-Aquitaine, Futurs ACT, R3TESNA, Institut des Transitions et le Département de sociologie de l’Université Laval de Québec.

Contexte et problématique


La transition énergétique n’est plus seulement un impératif écologique : elle est devenue un enjeu économique, géopolitique et social majeur, ainsi qu’un événement pour les sciences humaines et sociales. En témoignent les stratégies divergentes de la France et du Québec, deux territoires confrontés à des défis similaires, mais aussi particuliers à leur trajectoire de développement, où la transition énergétique est orientée dans des approches distinctes.

La raréfaction des ressources critiques (lithium, cobalt, terres rares), la dépendance aux importations (la Chine contrôle plus de 80 % de la production mondiale de terres rares et 60 % de celle du lithium), et les tensions internationales (guerre en Ukraine, rivalités sino-américaines, guerre tarifaire du président Trump et crise du détroit d’Ormuz) ont révélé la vulnérabilité des chaînes de valeur et troublé la confiance dans le libre-échange et
l’interdépendance des flux énergétiques.


En France, la question de la souveraineté industrielle s’impose avec une urgence particulière : comment repenser les filières stratégiques, les territoires et les modèles de production pour concilier décarbonation, compétitivité et justice socioenvironnementale ? Le basculement du multilatéralisme vers un monde marqué par le retour des logiques impériales (illustré par la Russie, la Chine et les Etats-Unis) met à mal l’organisation européenne, historiquement
structurée par une vision libérale du « doux commerce ». L’Europe, prise en étau entre les menaces américaines et la domination chinoise sur les technologies décarbonées, peine à dessiner un récit mobilisateur pour son avenir industriel. Malgré des économies nationales fortement intégrées, l’Union européenne peine à agir dans les secteurs industriels de l’énergie qui restent de la compétence des Etats, d’autant plus que le principe même de politique
industrielle reste étranger à une communauté fondée sur le marché qui s’est construite sur le démantèlement de l’interventionnisme.


Au Québec, la transition énergétique et la souveraineté industrielle sont pensées et vécues dans une relation souvent conflictuelle avec le Canada et dans une dépendance structurelle avec les Etats-Unis. La nationalisation de l’électricité, son prix bas, le renoncement au nucléaire, la bourse carbone, les cibles plus ambitieuses du Québec, les projets d’hydrogène vert et d’une filière batterie sont autant de particularités québécoises encastrées dans le partage de compétences et les relations tendues entre Québec et Ottawa, ainsi qu’avec les États-Unis et des États états-uniens en particulier selon les projets et affaires. Riche en ressources hydroélectriques, en potentiel éolien et en minerais critiques (lithium, graphite, nickel), la province a misé sur une l’électrification de son économie et du système de transport à travers une stratégie de filières intégrées. La création de la zone d’innovation de la Vallée de la transition énergétique, les pertes de centaines de millions d’investissements de l’État dans le ratage du projet d’usine de batterie de Nortvolt à Saint-Basile-le-Grand et l’injection de fonds publics dans Nemaska Lithium, près de deux fois plus importante, indiquent la mesure du pari.

Dans les deux territoires, l’électrification des usages, notamment de la mobilité et de l’industrie, presse leurs systèmes exportateurs d’électricité jusqu’à des prévisions de dépassement des capacités permettant d’assurer la croissance anticipée des consommations… ce qui projette leur planification dans des scénarii de croissance de la production. La mobilité électrique a été au centre des préoccupations ces dernières années avec des incitations fortes qui sont aujourd’hui annulées, diminuées ou menacées, alors que les ventes n’atteignent pas les niveaux espérés et que certains constructeurs revoient leurs stratégies de décarbonation à la baisse (abandon du tout électrique chez Stellantis ou du moteur à hydrogène chez Renault). A l’inverse, l’explosion des besoins en électricité pour les centres de données placent aussi la France et le Québec face à des enjeux majeurs. En France, leur croissance (qui s’accapare déjà 3 % de la consommation électrique nationale) et l’essor de l’IA (comme avec le supercalculateur Jean Zay ou les projets de Mistral AI) exigent des solutions de stockage d’énergie décarbonée pour en limiter l’empreinte carbone. Le pays mise sur l’hydrogène vert et le développement de batteries pour stabiliser un réseau électrique de plus en plus dépendant des énergies intermittentes (éolien, solaire). Au Québec, la richesse en hydroélectricité (95 % de la production) attire les géants du numérique (Google, Microsoft) pour y établir des centres de données "verts", mais la demande croissante en électricité, notamment pour l’IA, soulève des questions sur la capacité du réseau et la volonté des Québécois de la dédier à ce type d’usage. Le stockage par batteries,
l’optimisation des infrastructures et l’adaptation de la consommation pour en réduire les pointes deviennent cruciaux pour éviter les pénuries et les chocs, tout en maintenant l’avantage compétitif d’une énergie propre.


En France comme au Québec, les politiques climatiques sont contestées. En France, les mouvements des « gilets jaunes », les manifestations des syndicats agricoles contre les normes environnementales, ou encore la montée des discours climatosceptiques illustrent non seulement une « crise de l’acceptabilité sociale » mais surtout la force du récit productiviste. Au Québec, les débats sur l’exploitation minière, les projets éoliens et de lignes à haute tension contestés, ou la proposition de considérer l’efficacité énergétique et l’effort de sobriété comme une alternative aux projets d’ajouts de barrages hydroélectriques révèlent des fractures similaires entre impératifs écologiques, droits autochtones, développement économique et responsabilité civique. Ces contestations relèvent, d’une part, d’une demande d’écologisation des politiques, de démocratisation des décisions et de territorialisation des projets, et d’autre
part, de conservatismes sectoriels et d’intérêts opposés.

Ces projets se heurtent à des résistances locales et plus vastes, notamment au sein de communautés autochtones et des mouvements écologiste : dénonciation de l’extractivisme, d’impacts environnementaux, et de la présence
d’intérêts étrangers. Les efforts de réconciliation avec les peuples autochtones au Canada marquent les projets devant désormais se négocier avec les communautés qui habitent les territoires et leur être profitables. Loin de faire consensus, les politiques climatiques et de décarbonation sont au cœur de conflits croissants qui révèlent non seulement les rapports de force en jeu, mais aussi les mosaïques de transitions qui s’opèrent dans les territoires.
Ce colloque se propose d’explorer ces défis à travers une approche pluridisciplinaire et comparative, en croisant les regards de la sociologie, de l’économie, de la géographie, du droit et de la science politique. Il s’agit d’analyser :


• Les dynamiques de réindustrialisation (relocalisation des chaînes de valeur, création de filières intégrées, innovation technologique) et leurs spécificités nationales et locales (ex : projets EMILI/EMME en France vs. Complexe de la Baie-James au Québec).
• Les grandes innovations territoriales (ex : zones industrialoportuaires décarbonées en France, écosystèmes hydroélectriques, éoliens, miniers, d’innovation et de production industrielle au Québec) comme celles qui s’organisent à de plus petites échelles.
• Les mobilisations et résistances qui émergent face aux politiques de transition (mouvements sociaux, blocages institutionnels, conflits d’usage), en mettant en lumière les points de convergence et de divergence entre les deux territoires.

La comparaison France-Québec permet ainsi de souligner les défis communs (accès aux ressources, acceptabilité sociale, transition juste, gestion de la capacité du réseau et des pointes de la demande d’électricité) et d’identifier des pistes pour y faire face collectivement, dans un contexte où la souveraineté industrielle devient devient un enjeu clé de la transition énergétique. 


Début : 14 octobre 2026 à 09:00
Fin : 15 octobre 2026 à 17:30
site Sciences Po Bordeaux, Amphi Siegfried

Partager