Kenza Afsahi

Kenza Alsahi

Maîtresse de conférences en sociologie

Comment es-tu devenue chercheuse ?

Je pense que je suis devenue chercheuse parce que
naturellement je me pose beaucoup de questions, ma
curiosité est constante et s’exerce sur de nombreux
domaines : science, art, géographie, histoire... En fait,
j’ai l’impression que faire de la recherche m’apaise, ça me force à réduire les questionnements, ça m’inscrit dans une démarche pour comprendre comment fonctionne tel ou tel phénomène. Je suis également chercheuse pour l’esprit critique que cela me permet de développer. J’aime aussi le rapport au temps long, à la construction d’un sujet de recherche qui mature avec le temps.
J’ai fait une partie de mes études au Clersé de
l’Université de Lille, dans un laboratoire où se pratique
la pluridisciplinarité en sociologie, en économie et
en anthropologie. Il y a en outre une tradition dans
le domaine de la sociologie de la déviance et y sont
développées des études sur la drogue, les prisons, la
police, etc. C’est dans ce cadre très stimulant que j’ai
fait ma thèse sur la production de cannabis au Maroc.
Mon but était de générer de la connaissance sur un
phénomène qui était très peu traité. J’ai mis l’accent
sur les interactions, les jeux et les conventions qui
s’établissent entre les différents acteurs de cette
économie illicite afin de la viabiliser.
Ma thèse a été codirigée par Dominique Duprez et
Abdelkader Djeflat et je me suis connectée très tôt
au Centre international de criminologie comparée de
l’Université de Montréal où j’ai d’abord été chercheuse
invitée, puis post-doctorante, supervisée par Carlo
Morselli dont la rencontre a été importante dans mon
parcours. J’y ai travaillé sur la culture de cannabis
au Québec dans une perspective comparative avec
le Maroc. J’ai également été diplômée en cinéma
documentaire (INIS) et à mon retour en France, j’ai
réalisé mon premier moyen métrage ethnographique
sur un village du Nord de la France.

Quels sont tes objets de recherche ? Sur quoi travailles-tu ?

Mes recherches actuelles portent sur la construction
socio-économique du marché du cannabis, qu’il soit
légal ou illégal, et la circulation des savoirs. La question
des techniques et des savoirs est très peu prise en
compte dans le domaine illégal. Je m’intéresse aussi
à différentes formes de violences environnementales
exercées sur les humains et sur la nature dans un
contexte de culture intensive du cannabis.

Quel est ton quotidien de chercheuse ?

Je lis beaucoup de travaux pour connaître l’état de l’art
du sujet sur lequel je travaille. Je reste également très
connectée à mes terrains que je réalise en grande partie
au Maroc. À la fois parce que ce sont des relations de
confiance qui se tissent sur le long terme mais aussi
parce que le monde des drogues est très dynamique,
et les acteurs du milieu très innovants. Cela me
permet d’appréhender les changements sociaux et
économiques avant chaque terrain. Je passe aussi un
certain temps à échanger avec des collègues à travers
le monde, car nous sommes assez peu nombreux
à travailler sur ces problématiques de drogues,
notamment dans les pays du Sud.
Je diffuse mes recherches par la voie habituelle des
publications mais je cherche aussi d’autres voies, afin de
toucher des publics plus larges. Le cinéma documentaire
en est une, mais aussi par des performances
spectaculaires, suivies de médiations interactives
entre publics, étudiants, scientifiques et artistes.
J’ai mené récemment un projet Idex Art et Science
sur l’intelligence des végétaux avec Sophie Gerber
(biologiste et philosophe des végétaux à Biogeco) et
Thierry Poquet (metteur en scène), projet qui invite à un
voyage onirique et scientifique en immersion avec des
végétaux et met en lumière les liens que les humains
entretiennent avec les plantes.
Avant d’être recrutée en tant qu’enseignante-chercheuse, j’étais absorbée uniquement par la recherche. Mais aujourd’hui j’aime particulièrement l’énergie qui émane des amphithéâtres. Enseigner permet une ouverture sur les autres et une remise en question permanente.













Depuis quelques mois, je vis une sorte de parenthèse.
Je bénéficie d’une décharge d’enseignement car je
suis en congé maternité. J’en profite pour m’occuper
de ma fille mais je poursuis aussi certaines activités de
recherche, notamment les publications en cours. Nous
évoluons dans un système dans lequel il faudrait publier
beaucoup et rapidement. Les femmes sont celles qui
souffrent le plus de cette compétitivité, notamment
pendant les congés maternité. Par exemple les revues
ne modifient pas les dates de rendus, ce qui génère
beaucoup de stress.
Vue la situation sanitaire de ce printemps, je n’ai pas pu
présenter ma fille à ma famille, elle-même confinée au
Maroc de façon beaucoup plus drastique, et les frontières sont toujours fermées.

Quels sont tes projets pour l’avenir ?

Deux thématiques deviennent de plus en plus centrales
dans mes recherches : la santé et la criminalité
environnementale. J’entame un nouveau projet financé
par la Région Nouvelle Aquitaine dont je suis responsable sur la construction du marché du cannabis à usage médical. Il met l’accent sur la question des définitions, des savoirs, des réglementations et de l’environnement. Il sera conduit par une équipe interdisciplinaire composée de sociologues, juristes, économistes, biologistes, criminologues, médecins. L’étude prendra en compte le contexte français avec un volet comparatif avec le Maroc et le Canada, pays où le cannabis a récemment été légalisé. Dans ce projet, je mène notamment une réflexion sur la notion de pharmakon (remède et poison). Et j’y envisage une nouvelle action de médiation, qui prendra la forme d’un film documentaire ou d’une performance interactive entre art et science.

"Mais aujourd’hui j’aime particulièrement l’énergie qui émane des amphithéâtres. Enseigner permet une ouverture sur les autres et une remise en question permanente.

Et en dehors de la recherche ?

En ce moment, je cherche à voir ou revoir des films avec
Michel Piccoli que j’aime beaucoup.
Sinon, il y a deux univers que j’aime particulièrement et
dans lesquels j’ai évolué :
- le monde du théâtre contemporain, et particulièrement
les projets qui permettent d’articuler art et science,
comme ceux que développe le metteur en scène Thierry
Poquet
- l’univers des antiquaires : j’aime autant le métier, qui
cultive le secret, que les objets qui recèlent une histoire.
Je tiens ça de mon père qui était antiquaire au Maroc.


Pour en savoir plus sur ces travaux :
www.alqannab.com





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Publié le 26 janvier 2022
Dernière modification le 10 mars 2022