Alina Surubaru

Alina Surubaru

Maîtresse de conférences en sociologie et chercheuse au Centre Émile Durkheim

Peux-tu te présenter en quelques mots ?

C’est le genre de question qui peut occuper une sociologue pendant plusieurs heures… J’ai su que je voulais être chercheuse en écoutant Michel Dobry. Ça remonte à 2000-2001… Je venais d’arriver en France comme étudiante Erasmus et j’étais très intéressée par les cours de ce prof qui expliquait avec aplomb que Bourdieu avait tort. À l’époque, je ne connaissais pas Bourdieu et la domination me passait au‑dessus de la tête, mais je trouvais la verve de Dobry passionnante. En suivant ses conseils, j’ai lu La Construction sociale de la réalité et je me souviens que cela m’avait marqué : je voulais écrire des livres comme celui-ci, je voulais "faire moi-aussi de la recherche". Mais j’ai vite désenchanté, quand Dobry m’a dit qu’au lieu de "philosopher", je ferais mieux d’étudier "vraiment" un sujet.
Je l’ai écouté et même si finalement, je n’ai pas fait ma thèse avec lui, j’ai toujours gardé en tête son regard malicieux sur la réalité. Par la suite, cela m’est arrivé plusieurs fois de douter de mes choix (surtout pendant les longues années de précarité après la thèse), mais j’ai toujours continué à croire qu’un jour, j’allais pouvoir écrire mon propre pavé théorique. Après avoir fini d’étudier "vraiment" la réalité.

Peux-tu nous parler de ton quotidien professionnel ?

Mon quotidien se résume en trois mots : lire, parler, écrire. Depuis mon recrutement à l’Université de Bordeaux en 2014, je dirais que j’ai beaucoup lu et parlé, mais en ce moment, j’ai surtout envie de lire et d’écrire. Sinon, pendant une année universitaire, il y a plusieurs "temps", donc mon quotidien est d’abord rythmé par ces contraintes. Les cours démarrent très tôt en septembre et finissent en avril. Au mois de mai, ce sont les mémoires de recherche du master qui arrivent à maturation et parfois, les projets de thèse. Ensuite, le temps de l’enseignement est souvent concentré sur deux-trois jours, mais ma semaine n’est jamais coupée en deux ("enseignement", puis "recherche"), parce que mes journées s’adaptent surtout au rythme de mon enquête de terrain. En ce moment, j’ai moins de cours que d’habitude, parce que je bénéficie d’une modulation du service liée au projet ANR que je dirige, mais j’ai deux responsabilités pédagogiques qui me permettent de garder le lien avec mes étudiant·e·s (je suis en charge des stages de la licence de sociologie et je partage la co-responsabilité du parcours SPSC du master avec Antoine Roger). Pendant cette période sanitaire particulière, je suis relativement épargnée par Zoom (même si régulièrement, je participe aux réunions animées par Claire Schiff pour la nouvelle maquette du master et aux réunions du Conseil du labo). Enfin, je suis très impliquée dans l’animation de l’atelier Règles, normes, pratiques économiques du CED aux côtés de Thomas Forte et Victor Afonso Marques. Depuis juin dernier, nous travaillons en petite équipe sur les approches pragmatistes et régulièrement, nous organisons des "déjeuners de lecture", en respectant bien entendu les gestes barrières. Ces échanges alimentent la réflexion de l’atelier et c’est pourquoi cette année, nous avons surtout invité des chercheurs et des chercheuses qui s’inscrivent dans cette approche.

Quels sont tes objets de recherche ? Sur quoi travailles-tu ?

Cela fait plusieurs années que j’étudie l’engagement marchand sous toutes ses coutures. Pendant ma thèse, j’étais intéressée par l’évolution des relations entre les donneurs d’ordres occidentaux et les sous-traitants roumains après l’effondrement de l’économie planifiée. Plus exactement, je voulais comprendre comment ces entreprises géraient l’opportunisme dans les affaires, notamment à travers la négociation des dispositifs formels de planification des échanges ("les contrats"). Or, après la soutenance de ma thèse, je me suis rendu compte que je n’avais jamais tenu un contrat dans mes mains. Pour une sociologue, cela n’est pas un problème (en tout cas, moins que pour une juriste ou une économiste), parce qu’on peut bien étudier le travail d’un pilote sans devenir soi-même pilote. Mais pour une raison que j’ignore, je suis devenue obsédée par la dimension matérielle des contrats et après la thèse, j’ai essayé par tous les moyens de "l’attraper" dans mes recherches.

J’ai d’abord réussi à le faire dans le cadre d’une recherche sur les relations de sous-traitance dans l’industrie nucléaire, puis plus récemment, dans le cas des contrats de maintenance des aéronefs militaires. Aujourd’hui, j’étudie toujours le milieu de l’armement, mais je m’intéresse surtout à l’émergence d’un marché militaire du big data analytics et de l’intelligence artificielle (programme ANR Predict Op). Ce déplacement de mes objets de recherche s’est accompagné par un élargissement de mes collaborations scientifiques.

D’abord à l’échelle locale, avec la constitution d’une vraie équipe avec Victor Afonso Marques (doctorant), Sébastien Plutniak (post-doctorant), Antoine Milot et Adrien Vuillaumier (étudiants stagiaires).

À l’échelle nationale, j’ai renforcé mes liens avec le Centre de sociologie des organisations (Claire Lemercier et Olivier Pilmis) et le LISST (Guillaume Favre, mais aussi Marie-Pierre Bès, qui vient malheureusement de nous quitter). Au sein de l’équipe Predict Op, nous partageons tout·e·s le goût du terrain (et dans une certaine mesure, des affinités pragmatiques) et cela est très enthousiasmant pour la suite… Malgré les difficultés inhérentes liées à la collecte des données empiriques dues au contexte sanitaire.

Quels sont tes projets pour l'avenir ?

À très court terme, j’aimerais finir un terrain sur les projets innovants que je mène avec Victor Afonso Marques, puis progresser avec Sébastien Plutniak sur notre étude des réseaux de la défense. À moyen terme, j’aimerais surtout finir de rédiger mon HDR pour pouvoir enfin publier mon "gros pavé".

Et en dehors de la recherche ?

Depuis que Dobry m’a donné envie de faire de la recherche, il y a très peu de choses qui sont pour moi "en dehors de la recherche". Pendant très longtemps, je n’ai pas su mettre des barrières entre le monde professionnel et ma vie privée et j’ai souvent frôlé le burn out. Après un épisode relativement tendu, j’ai décidé de mettre le boulot à distance, mais cela reste pour moi une démarche délicate… J’y arrive quand même de mieux en mieux, surtout quand je suis en bonne compagnie (Hélène, Charlotte, Joëlle, Delphine…), avec ma famille au fin fond des Alpes ou au bord de la mer, ou bien avec quelques bonnes BD dans les mains (Andrei Puica, Marc-Antoine Mathieu, Mathieu Burniat, …).

"Mon quotidien se résume en trois mots : lire, parler, écrire

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Publié le 26 janvier 2022
Dernière modification le 10 mars 2022