
En présentiel à Sciences Po Bordeaux, salle Touchard
En distanciel via Zoom lien
Pour tout complément d'information contacter : Olivier Gajac gajac.olivier@yahoo.fr
Discutant :
- Damien Toublant, Agronome, docteur en géographie, UMR Passages - CNRS - Université Bordeaux Montaigne
Intervenants :
- Benjamin Grassineau, Sociologue, CEDREA
Les espaces de gratuité conviviaux : des outils pour repenser et se réapproprier les systèmes d’échange
- Olivier Gajac, Enseignant-chercheur Sciences Po Bordeaux
Projet ESS’entiel « penser l’apprentissage et la formation à la découverte de l’ESS via un tiers-lieu »
- Michel Liu, Professeur émérite des universités, Université Paris IX Dauphine
La recherche action participative, une démarche de changement social
Résumé général
Le séminaire Mettre en œuvre un projet de recherche-action participative avec plusieurs parties prenantes soulève l’implication des parties prenantes (association, organisme de formation, institution para-publique, ou école, etc.) à œuvrer à la mise en place et à la réalisation d’actions en vue d’atteindre les objectifs à la naissance de leur raison d’être. Il s’agira de partir de cas concrets, le projet Ess’entiel à Agen comme nouveau lieu d’apprentissage et de formation à la découverte des métiers de l’Economie Sociale et Solidaire (ESS) et le projet le Vélo du Gratuit à Bordeaux. Le premier vise l’émancipation de publics en orientation, reconversion professionnelle ou en quête de sens dans la recherche d’emploi, voire de monter en compétence pour des professionnels de l’ESS. Le second vise à renforcer la capacité collective des acteurs du milieu étudiant à agir sur les phénomènes de pauvreté et d’isolement qui les affectent, en développant des points de gratuité fixes et en reliant des communautés via un espace de gratuité mobile et convivial. Cette présentation sera suivie d’un apport méthodologique sur la recherche-action avant d’inviter les participant.e.s à la discussion et de tenter de répondre à une série de premiers questionnements suivis d’autres : Comment intégrer des parties prenantes dans la mise en œuvre d’une recherche-action pour Ess’entiel?, et comment évaluer ses objectifs globaux sous l’angle de la recherche-action autant vis-à-vis des publics ciblés que de leur émancipation ?, etc.; dans le cadre d’une recherche-action participative dont l’objectif est de renforcer la capacité des acteurs à conscientiser et à transformer les systèmes d’échange dans lesquels ils sont immergés, comment les modalités d’échange (marchand – non-marchand, convivial – non-convivial), au sein même de la recherche-action peuvent interférer sur cet objectif ?; nous verrons qu’il en découle une interrogation plus large sur la façon dont une recherche-action peut se déployer, se structurer et mettre en lien des acteurs dans des situations où certaines modalités d’échange dominent (marché, contexte institutionnel ou non, etc.) ?
Nous serions heureux de votre présence pour partager vos réflexions, travaux et expériences… Au plaisir de vous retrouver parmi nous…
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Informations complémentaires sur les présentations des intervenants
Benjamin Grassineau / Les espaces de gratuité conviviaux : des outils pour repenser et se réapproprier les systèmes d’échange.
L’idée selon laquelle la répartition des systèmes d’échange dans une économie serait un fait naturel, une variable exogène à laquelle les agents socio-économiques n’auraient d’autres choix que de se soumettre, est profondément ancrée dans nos sociétés. Cette croyance, en limitant notre horizon des possibles, contribue à construire socialementla domination du Marché sur la façon dont nous produisons et utilisons, échangeons et faisons circuler les ressources et les droits sur ces ressources. Dans des secteurs d’activité où le Marché prédomine, toute alternative non-marchande paraît irréaliste, suspecte ou utopiste. Les faits les plus « visibles » renforcent la croyance qui, en retour, les produit. La boucle est bouclée !
Cette domination n’est pas sans conséquence car le Marché renforce l’aliénation, l’exclusion et contribue à la dégradation du tissu environnemental et social. Il paraît alors impératif de rechercher des moyens de s’en extraire. Seulement, comment un agent économique, sommé d’accepter passivement d’hypothétiques « lois du Marché » qui détermineraient son comportement et celui de ses pairs, peut-il renouer avec sa qualité de personne agissante ? Comment peut-il redevenir une personne qui est consciente des multiples modalités d’appropriation et d’échange qui s’offrent à elle ?
Les espaces de gratuité conviviaux constituent un précieux outil allant dans ce sens. D’une part, ils conscientisent sur la faisabilité d’autres modalités d’échange, à travers une expérience sensible de la gratuité qui est fonctionnelle et riche de sens ; d’autre part, ils renforcent la capacité des personnes qui les conçoivent, les développent et les pratiquent, à reprendre prise sur leur environnement socio-économique afin de répondre à leurs aspirations et leurs besoins.
Mais l’acquisition de cette capacité et le développement des espaces de gratuité conviviaux ne vont pas sans difficulté. Ils s’inscrivent dans des « équilibres » subtils. Par exemple, un niveau d’ouverture élevé risque de compromettre la qualité et la disponibilité des ressources présentes dans un espace de gratuité, le rendant moins attractif et moins convaincant. Il s’agit alors de mieux comprendre de tels équilibres, dans l’espoir de maîtriser le fonctionnement de ces espaces ainsi que leur articulation avec l’environnement dans lequel ils s’insèrent. Quels sont-ils ? Dépendent-ils du type d’espaces de gratuité ? Si oui, peut-on définir un modèle-type d’espace de gratuité qui répondrait, simultanément et de façon optimale, aux problématiques qu’ils posent en termes de capacité d’action, de nécessités économiques et de conscientisation collective ? Et alors, quelle serait la démarche qui conviendrait le mieux la mise en oeuvre d’un espace de gratuité de ce type ? En sachant que les acteurs, dans les espaces de gratuité conviviaux, ne partagent pas forcément les mêmes finalités et ont parfois des pratiques et représentations de l’échange très différentes.
À partir d’une présentation très succincte d’expérimentations et recherches-actions que nous avons menées dans des contextes différents, nous tenterons d’apporter des réponses à ces questions. Parmi ces expériences nous verrons :
- L’implantation d’une zone de gratuité et d’une zone de prêt et gratuit dans le café citoyen à Lille (2010 - 2012).
- La Maison non-marchande de Puivert (2011 - ), un magasin gratuit et lieu de ressources sur la gratuité en zone rurale reposant sur plusieurs principes : organisation non-directive, ouverture inconditionnelle et permanente, règles minimalistes, pas d’obligation de contrepartie dans l’échange, pas de subvention, « financement » exclusivement non-marchand, extension à toutes les formes d’échanges non-marchands (dons, prêts, auto-production, « objets nomades »…) et potentiellement à toutes les ressources, approche « intégrale », etc. ;
- La Caravane de la gratuité (2018 - ), un dispositif de gratuité mobile expérimental actif en Occitanie ;
- Le Boomerang (2020 - ), une recherche-action participative autour d’un espace de gratuité mobile circulant entre des quartiers de Paris, géré conjointement par des habitants et une association de prévention spécialisée ;
- Le vélo du gratuit (2024 - ), une recherche-action participative en démarrage sur Bordeaux Métropole axée sur l’impact des espaces de gratuité conviviaux sur l’isolement et de la précarité en milieu étudiant.
Un tableau comparatif nous permettra de mettre en évidence des problématiques et des difficultés qui se posent entre les parties-prenantes dans la mise en œuvre d’une recherche-action qui interroge et tente d’agir sur la répartition des systèmes d’échange, tant à un niveau micro, méso ou macro-social (via le numérique) qu’à l’intérieur de la recherche-action.
Olivier Gajac / Projet ESS’entiel « penser l’apprentissage et la formation à la découverte de l’ESS via un tiers-lieu »
Le volet recherche-action fait partie intégrante du projet ESS’entiel, en phase avec la méthodologie et l’expérience Tiers-Lieux, qui montre que diagnostiquer et expérimenter ne sont pas des pratiques incompatibles et qu’exercées en parallèle, elles donnent de bons résultats, solides, s’inscrivant dans la durée et répondant aux enjeux de terrain avec une finesse qui peut échapper aux grandes études structurelles.
Pilotée par un enseignant-chercheur rattaché à la chaire TerrESS de Sciences-Po Bordeaux et au Centre Emile Durkheim, référent scientifique dans le cadre de ce projet, la documentation croisera les données des deux enjeux d’émancipation individuelle, de coopération territoriale et de diagnostic territorial.
Ainsi, les fonctions Construire / Produire / Évaluer / Documenter seront menées en parallèle, dans un contexte d’hybridation des publics autour de la connaissance de l’ESS, et dans un objectif de capitalisation et de partage de l’expérience (exploitation des conclusions par les partenaires, pérennisation, essaimage). Les données des travaux réalisés dans le cadre de cette recherche-action pourraient notamment, par exemple, contribuer à nourrir un projet de GPECT sur l’économie sociale et solidaire en Lot-et-Garonne.
HYPOTHESE DE TRAVAIL :
Objectifs :
L’objet général du projet étant le suivant « Favoriser l’émancipation individuelle et renforcer la place de l’ESS en Lot-et-Garonne par la découverte et la formation aux métiers de l’ESS », nous conduit à imaginer deux hypothèses de travail, à croiser entre-elles :
- La recherche d’une pédagogique de formation innovante sur l’ESS peut-elle contribuer à régler les difficultés des personnes ciblées pour faciliter leur passage vers l’emploi ou d’autres formes d’émancipation individuelle
- La recherche de la compréhension de l’environnement institutionnel et la singularité vécues des intérêts des acteurs de l’ESS peuvent-ils contribuer à lever les freins entravant la capacité d’agir des acteurs dans une géographie territoriale
La recherche-action a vocation à nourrir, dans sa dynamique même comme dans le partage élargi de ses conclusions, les enjeux individuels des parties prenantes et les projets globaux des structures et territoires concernés.
Méthodologie :
Nous choisissons ici de privilégier une recherche-action dans sa modalité participative, c’est à dire faisant intervenir de façon active l’ensemble des parties-prenantes (apprenant-e-s, membres du consortium, partenaires).
Nos indicateurs d’évaluation seront hybrides, de nature quantitative et qualitative pouvant revêtir une dimension objective, subjective, dynamique, géographique et institutionnelle.
Les données qualitatives et subjectives peuvent s’appuyer sur des entretiens semi-directifs, des récits d’expérience, des observations cliniques et participantes, de l’échange de pratiques, des productions artistiques, de l’ethnologie institutionnelle.
L’échange d’expérience avec d’autres porteurs de projet Tiers-Lieux & Formation, en Lot-et-Garonne comme sur d’autres territoires est également prévu.
Les données quantitatives et objectives reposent sur des questionnaires préliminaires, des enquêtes de satisfaction, des comptes-rendus, de l’analyse de réseaux.
Publics cible :
Toutes les parties prenantes du projet, apprenant-e-s à toutes étapes des parcours, porteurs de projet, partenaires à tous niveaux d’implication.
Cette démarche de recherche-action a précisément vocation, au-delà des questionnements auquel elle répond, à produire une documentation partageable à large échelle.
Nous distinguons ici deux modes de communication, l’un interne aux parties prenantes et l’autre externe aux différents publics (professionnel·les, chercheur·ses, apprenant·es, pouvoirs publics).
La communication du projet s’étale de septembre 2024 à août 2026, suivant le calendrier global du projet.
Elle documente à la fois le process, de l’étape finition de la problématique jusqu’à la restitution finale des résultats en passant par le recueil de données, de la construction des outils d’enquête et d’animation à l’évaluation des différents enjeux, des temps d’échange et de confrontation des idées, prévus à chaque étape.
Pour l’interne, les livrables sont les feuilles de présence, les comptes-rendus et prises de vue des temps collectifs, les calendriers, programmes pédagogiques, fichiers des parties-prenantes, et tous autres outils dont l’intérêt / le besoin pourra émerger. L’ensemble est versé dans un espace numérique partagé, déjà en place à date.
Pour l’externe, les modalités de restitution seront fonction de la quantité et de la qualité des informations collectées et pourront être rédactionnelle et/ou audio et/ou vidéo et/ou événementielles.
Nous prévoyons ici une double production, l’une pour le grand public, l’autre plus calibrée pour la communauté scientifique.
Les hypothèses à date sont les suivantes :
- Exposition du projet méthodologique et témoignages dans le cadre d’un séminaire lié au Centre Emile Durkheim dont l’axe REVER (Résilience, Vulnérabilité et Recours) ou autre groupe de travail: + prévoir une journée d’études en lien avec la question de la vulnérabilité, de l’éducation et de la professionnalisation.
- Mobilisation d’un réseau régional (Coopérative Tiers-Lieux) et/ou national (France Tiers-Lieux) pour l’organisation d’un webinaire sur Tiers-Lieux et Formation.
- Participation à des événements locaux, comme la rencontre annuelle ATIS
- Production de supports, rédactionnels, infographiques, audios (podcats de témoignages, récits), numériques en accès libre sur les sites et médias sociaux des parties prenantes du projet pour un partage des résultats.
- Articles académiques en collaboration ou non avec les parties prenantes du projet.
- Production artistique des personnes inscrites en formation.
La production et la diffusion de la communication reposent à la fois sur les compétences et outils internes aux parties prenantes et sur une sous-traitance prévue au budget du projet.
Michel Liu / La recherche action participative, une démarche de changement social
La recherche-action participative est une nouvelle manière d’élaborer des savoirs et des savoir-faire dans le domaine des sciences sociales. Elle a été inventée dans les années 1940 par Kurt Lewin (1947) elle a pour visée de comprendre et de mettre en œuvre le changement dans des entités sociales (communautés, organisations, institutions ou associations). Lewin a très vite réalisé qu’il était impossible de faire ces études dans un laboratoire, donc il a proposé que les recherches-actions participatives se fassent dans la vie réelle, lorsqu’une institution, par exemple devait résoudre une difficulté et décidait de se mobiliser pour y faire face.
La recherche-action participative se définit donc comme
1) une coopération entre plusieurs parties prenantes où existe une intention de recherche (chercheurs) et une volonté de changement (acteurs, usagers) pour faire face à une problématique ou une difficulté
2) pour atteindre un objectif unique, mais à deux faces, poursuivi simultanément : résoudre le problème des usagers et faire avancer les connaissances fondamentales dans les sciences sociales
3) par un travail en commun en vue de résoudre ce problème, ce travail est un apprentissage mutuel entre tous les participants : chercheurs, acteurs et usagers
4) dans un cadre éthique négocié et accepté par tous.
Cette définition permet de distinguer entre la recherche-action participative et le travail d’un consultant qui est un service marchand, où est proposé une solution existante qui doit être appliquée. La recherche-action participative développe une recherche et un cheminement spécifique et unique tenant compte de la situation de chacune des parties prenantes, du respect de la liberté de chaque participant et de la confiance que suscitent les échanges gratuits.
Les expérimentations des recherches-actions participatives durant les 70 ans de son histoire, ont permis de mieux comprendre pourquoi elle est efficace, pour réussir les transformations sociales là où souvent les autres méthodes de changement social échouent.
Cela tient d’abord à la liaison étroite entre la recherche et l’action. En effet lorsqu’un humain agit, il acquiert de l’expérience, s’il effectue un retour réflexif sur son action (retour d’expérience). Il s’améliore alors en tant qu’acteur en étant plus conscient de la réalité de la situation dans laquelle il a agi, mais il s’améliore aussi en tant que « sujet » lorsqu’il se pose la question : Pourquoi ai-je fait ceci au lieu de cela, dans telle circonstance ? Cela lui permet de mieux se connaitre, et de poursuivre la construction sa personnalité. Il devient plus émancipé et plus autonome. La liaison action-réflexion permet « d’agir et de s’agir »
Cela tient ensuite à la volonté de co-opération entre les participants et les parties prenantes. Cette volonté se manifeste, pourvu que deux règles éthiques qui ont été établies et validées au cours de nombreuses recherches-actions participatives soient respectées. La première règle s’énonce ainsi : En co-opération, il faut que la qualité de la relation dans les dialogues et les actes soit première par rapport à toute ingénierie. La seconde concerne les choix : Il faut rechercher une optimisation conjointe socio-technique, dans un cadre économique réaliste. Cela implique que l’optimisation technico-économique où le social est la variable d’ajustement, n’est plus de mise. Remarquons que ces deux règles demandent des relations sociales basées sur des échanges gratuits ; le modèle humain dans le paradigme de la recherche-action participative, n'est pas celui du taylorien efficace, ni de l’homo economicus, mais celui de l’être humain convivial
Je n’aborde pas ici les difficultés de la conduite et de la mise en œuvre d’une recherche-action participative, dans le cadre du système technico-économique actuel, car je présume que vos questions seront nombreuses sur ce point, et j’y répondrai. Mais pour terminer sur une note optimiste, je vous présente les résultats que l’on peut attendre d’une recherche-action participative réussie.
Ils sont de quatre ordres.
- La démarche pour résoudre la problématique qui a suscité la recherche-action participative
- Des connaissances de recherches fondamentales en sciences sociales validées par l'expérimentation
- La formation d'une communauté d'apprentissage qui possède les compétences individuelles et collectives, sociales et instrumentales, pour pouvoir poursuivre son développement
- Des questionnements nouveaux pour des études ultérieures, qui n'auraient pas été posés, si la recherche-action participative n'avait pas eu lieu.